Les événements récents qui se sont déroulés en Géorgie ont surtout fait ressortir le manque de vision des principaux acteurs directs et indirects dans ce conflit. À part la Russie qui était prête et savait ce qu’elle faisait, les autres ont simplement réagi sans trop réfléchir; sans trop réfléchir à ce qu’ils ont fait ou n’ont pas fait; sans trop réfléchir à ce qu’il feront à l’avenir.
Pour la Russie, c’est clair: elle tient à garder sa zone d’influence, sa zone tampon (comme au temps de l’Union soviétique?) pour servir (ou protéger) ses intérêts. Depuis le démantèlement du bloc soviétique, la Russie à toujours voulu garder un œil sur ces pays limitrophes, mais n’en avait pas les moyens. Maintenant, elle a les moyens de le faire. Et c’est ce qu’elle a démontrée de façon non équivoque la semaine dernière. Et de brillante façon aussi en laissant le premier ministre de Géorgie, avec les conseils “d’experts” du gouvernement américain, faire le premier geste et démontrer son amateurisme en matière d’affaires internationales. Cet incident me fait penser à la première guerre du Golf en 1990 alors que Saddam Hussein avait envahit le Koweït, avec l’accord supposé des américains, et qu’il avait dû retraité rapidement quand le monde, sous l’égide de l’ONU, lui est tombé sur la tête. Pour le premier ministre de Géorgie, ce sont les chars russes qui, si vous me permettez l’expression, lui sont “rentrés dedans”.
Doit-on être surpris de la réaction de Moscou? Aucunement. Premièrement, la province d’Ossétie-du-sud, à forte population russophone, agit de façon autonome depuis la chute de l’Union soviétique et entretient des liens étroits avec Moscou depuis ce temps. Même chose pour l’Abkhasie. Cette intervention doit être interprétée comme un avertissement aux pays qui sont dans la même situation que la Géorgie, avec une forte population russophone; en particulier l’Ukraine. Deuxièmement, le coup de force de Tbilissi envers la province rebelle constitue ni plus ni moins une agression armée envers une partie de sa population qui ne partage pas les mêmes intérêts que le pouvoir central. On peut faire un parallèle avec le Kosovo, les mêmes éléments s’y retrouvant. La Russie, qui s’était opposée à l’intervention de l’OTAN au Kosovo, en support à la Serbie, invoque les mêmes raisons que l’OTAN avait utilisé pour justifier son intervention en Géorgie. Et les Occidentaux, au premier plan le gouvernement américain, invoquent les mêmes arguments que la Russie avait utilisé pour s’opposer à l’intervention de l’OTAN au Kosovo pour s’opposer à l’intervention de la Russie en Géorgie. Un vrai tango ou les partenaires changent de position selon les événements.
Troisièmement, la Russie cherchait une occasion de montrer de façon exemplaire, autant à sa propre population qu’à la communauté internationale, qu’elle est maintenant en mesure de “protéger” ses intérêts avec force et que son opinion doit être prise en compte dans la gestion des affaires internationales. On ne peut plus se permettre de renier cette puissance reconstituée.
Alors, quelle attitude doit-on adopter avec ce joueur qui a repris sa place dans l’échiquier mondial?
De un, la Russie n’est pas l’Union soviétique et ne cherche pas à propager une idéologie, comme le communisme l’était, qui est en opposition avec celle des pays occidentaux. C’est un grand pays, une puissance économique, qui cherche à protéger et développer ses intérêts et son économie; comme le font les États-Unis, la France, l’Arabie-Saoudite, la Chine, le Japon et beaucoup d’autres pays. On ne doit pas voir cette nouvelle Russie comme un ennemi. À voir la réaction des États-Unis, on dirait que c’est le souhait de la présente administration (Bush-Chesney). Il est vrai que pour ce gouvernement qui souffre d’une incapacité à comprendre les affaires internationales dans toute leur complexité, la Russie serait pour eux un ennemi beaucoup plus “simple” à gérer (à “démoniser” et à combattre; un peu comme l’était Saddam Hussein) que la lutte au terrorisme dont ils ne semblent rien y comprendre. En espérant qu’un changement de garde à Washington amènera un peu plus d’ouverture d’esprit, on devra attendre avant de savoir quelle sera la politique américaine quant à cette “nouvelle Russie”.
Pour l’Union européenne, la Russie doit être considérée comme un allié et non un ennemi. Ce pourrait être bénéfique pour les deux partie. L’idée de vouloir “contrer” la Russie, n’est pas une stratégie gagnante. Pourquoi vouloir contrer la Russie? Si on est pas en mesure de trouver une réponse intelligente (c’est-à-dire réfléchie) à cette question, c’est parce que ce n’est pas une bonne stratégie.
Pour ce qui est des pays qui faisaient partie de cette “ceinture rouge”, comme la Géorgie et plus particulièrement l’Ukraine, ils devraient servir non pas de bouclier entre l’Europe et la Russie, mais plutôt de liens entre les deux. Puisque les deux leur fond de l’œil, pourquoi ne pas tirer profit de cette situation privilégiée en développant des relations cordiales avec ces deux puissants voisins, l’Europe et la Russie. De bonnes relations entre la Russie et l’Europe peuvent être économiquement bénéfiques pour les deux parties. Les pays entre ces deux puissances devraient développer des habilités diplomatiques pour tirer profit de cette situation en signant des ententes de neutralité avec chaque camps et en aidant à faciliter les échanges entre ces deux partenaires. Ils pourraient demander conseil à la Suisse pour développer leur stratégie en affaires internationales; et mettre à la porte les conseillers militaires américains qui ne leur sont d’aucune utilité comme on l’a vu dernièrement. Les pays comme la Géorgie et l’Ukraine n’ont rien à gagner en s’alliant à l’un ou à l’autre des leurs puissants voisins. Leur principal atout est leur positionnement stratégique. Pour en tirer profit, ces pays doivent développer de solides relations franches et transparentes avec chacun d’eux. C’est leur seul chance de se développer et de prospérer.
Pour ce faire, il faut garder un esprit ouvert; et ça, c’est tout un défi!